Il y a des voyages qu’on prépare avec une liste de bagages, et d’autres qu’on prépare depuis des années sans le savoir. Celui-ci est des deux.

Cela faisait plus de huit ans que je n’avais pas foulé le sol d’Haïti. Plus de sept ans que je travaille à la Fondation KANPE, à raconter comment les actions de l’organisation transforment des communautés du Plateau Central : l’agriculture, la protection de l’environnement, la santé, le leadership des jeunes, l’autonomisation des femmes, l’eau qui arrive enfin près des maisons. Sept ans à écrire sur un pays que je porte en moi sans pouvoir le toucher. Les tumultes qu’a traversés Haïti, la pandémie, la vie qui file : les années ont passé très vite, et le retour, lui, attendait toujours.

Alors quand l’avion a amorcé sa descente vers le Cap-Haïtien, ce 3 août, j’avoue que j’ai retenu mon souffle. Huit ans d’absence qui se sont évaporés dès la sortie de l’avion : le soleil, les visages, le créole, les paysages.

La route vers Papaye

Le lendemain, quatre heures de route entre le Cap et Hinche. Quatre heures d’émotions, aussi, à revoir cette population que j’ai tant côtoyée du temps où j’étais journaliste en Haïti. Les enfants au bord de la route qui saluent les voyageurs, les montagnes interminables et, surtout, le vert. Tellement de vert, contrairement à ce qu’on lit partout sur Haïti.

Ma plus belle récompense m’attendait à l’arrivée à Papaye, là où allait se tenir le camp : l’accueil. Rien ne peut vous y préparer. De l’entrée sur le site au son de la fanfare de Baille Tourible jusqu’aux mille petites attentions de mes hôtes et de tous ceux que j’ai côtoyés durant le séjour, cet accueil ne s’est jamais démenti.

Sur le site, ce qui vous saisit d’abord, c’est une atmosphère. Les rires, la musique qui sort d’un atelier, les couleurs de la peinture et de la sérigraphie, l’odeur des repas qui se préparent. L’accueil, ici, n’est pas une formalité : c’est un art. 

Et puis il y a eu les jeunes, les 73 jeunes garçons et filles qui ont participé au camp. Leur curiosité d’abord : « C’est quoi, cette caméra ? Je peux essayer ? Prends-moi en photo ici ! Leur énergie ensuite, qui vous transporte dans un monde où l’on ne voit plus les défis, mais des communautés qui ont envie d’avancer et de se créer des opportunités. On parle souvent de résilience; j’ai trouvé mieux : de l’élan.

À l’atelier de musique, les jeunes ont apprivoisé la guitare avec une rapidité déconcertante. Et il fallait entendre les questions qu’ils posaient dans les ateliers et les conférences, voir leur aisance à prendre la parole.

Le Bassin Zim, la ferme, et ce que les yeux comprennent enfin

Il y a eu la sortie au Bassin Zim : cette chute turquoise, ces grottes où les Taïnos ont gravé leur passage il y a des siècles. Une expérience hors de ce monde. J’ai eu du mal à croire qu’un site d’une telle beauté ne grouille pas de touristes venus découvrir cette merveille. Il y a eu la ferme de Cerca-Carvajal, celle du Dr Foblas Joseph, où des jeunes qui grandissent dans des familles paysannes ont vu, concrètement, que l’agriculture peut être un avenir qui se bâtit ici.

Et puis il y a eu Baille Tourible. Rencontrer la presque totalité des leaders locaux a été profondément gratifiant. Ces rencontres m’ont permis de mesurer l’ampleur des changements que l’accompagnement de KANPE a produits depuis plus de 15 ans. Elles m’ont aussi fait comprendre les attentes : la population a les bonnes idées et elle est prête à passer à la vitesse supérieure. Il ne lui manque que les moyens d’y parvenir.

J’ai eu la chance de m’asseoir avec les comités, les associations de femmes, le personnel de la clinique, les responsables des forêts modèles, les jeunes de la fanfare. Des leaders issus de la communauté, et ils sont de plus en plus nombreux au fil des années : il y a peu, les enseignants de Baille Tourible venaient  pour la plupart d’ailleurs; aujourd’hui, presque tout le personnel enseignant est originaire de la localité.

Et à chacune de ces rencontres, ils étaient là, à mes côtés : mes frères et mes sœurs haïtiens du terrain, celles et ceux qui, depuis plus de 15 ans, travaillent auprès des communautés pour changer le quotidien et les accompagner sur le chemin du succès et de l’autonomie. Fini les Zoom et les échanges par messagerie. Nous rencontrions les membres de la communauté ensemble, réfléchissions ensemble, parcourions les montagnes au petit matin ensemble, mangions ensemble le midi. Ils n’étaient plus des collègues à distance. Ils étaient des collègues, tout court. 

Ce que je ramène

Dans mes bagages de retour, il y a des cartes mémoire pleines et des cadeaux. Mais ce que je ramène vraiment ne pèse rien dans mes valises : c’est la certitude que tout ce que nous racontons depuis Montréal est non seulement vrai, mais en-deçà de la réalité. Les mots « autonomie », « dignité », « communauté » ont maintenant pour moi des visages, des voix et des paysages.

KANPE veut dire « se tenir debout ». J’ai passé deux semaines entouré de gens debout, qui travaillent sans relâche. Ce voyage m’a rappelé pourquoi je fais ce travail depuis Montréal, et pourquoi cette population mérite qu’on aille leur décrocher la lune.

Hugo Merveille
Responsable des communications
La Fondation KANPE